.V.
À bord du Ravageur, galion de Sa Majesté
Baie d’Eraystor
Principauté d’Émeraude
— L’amiral Nylz est arrivé, amiral. Le capitaine de vaisseau Shain l’accompagne.
L’amiral Domynyk Staynair, récemment fait baron de La Dentde-Roche, leva les yeux du pistolet à silex et double canon posé sur sa table lorsque son aide de camp passa la tête par la porte de sa cabine à bord du Ravageur, galion de Sa Majesté.
— Merci, Styvyn. Demandez-leur de me rejoindre, je vous prie.
— Tout de suite, amiral.
Le lieutenant de vaisseau Styvyn Erayksyn s’inclina très légèrement avant de se retirer. La Dent-de-Roche sourit. Ce garçon était parent d’au moins les deux tiers des aristocrates du royaume. De fait, il était bien mieux né que l’amiral, même si ce dernier venait de bénéficier d’un titre spécialement créé pour lui. Cependant, de tels rapports hiérarchiques inversés étaient beaucoup plus courants en Charis que dans la plupart des autres royaumes de Sanctuaire. En outre, supposait l’amiral, le fait qu’il soit lui-même le jeune frère de l’archevêque de Charis aurait de toute façon largement suffi à compenser le bleu moins prononcé de son sang. Bien sûr, compte tenu des irrégularités entourant l’élévation de Maikel à l’archiépiscopat, cela allait un peu moins de soi dans son cas précis.
Si Erayksyn avait conscience de la supériorité que lui conférait sa naissance, il n’en montrait aucun signe. Elle donnait toutefois à ce lieutenant de vaisseau intelligent et efficace une certaine assurance quand il devait traiter avec les officiers supérieurs en général.
Tandis que se refermait la porte sur son aide de camp, ce fut non sans regret que l’amiral rangea le pistolet dans son nid de velours à côté de son camarade dans l’écrin de bois poli à la main posé sur son bureau. Ces deux bijoux étaient les derniers-nés de l’imagination fertile du baron de Haut-Fond. La Dent-de-Roche avait toujours apprécié l’entrain avec lequel cet homme abordait la vie et son travail. Une telle attitude l’aurait certainement desservi au sein de n’importe quelle autre marine, mais pas dans la Marine royale de Charis, du moins telle qu’elle se présentait à ce moment. Cette nouvelle arme était typique de son application.
Avant l’introduction de la platine à mèche, des armes à feu telles que le pistolet que venait d’examiner l’amiral auraient été, au mieux, malcommodes. Ce n’était plus le cas, malgré le détournement des ressources de production qu’elles engendraient. La Dent-de-Roche se doutait du mal qu’avait dû avoir Haut-Fond à faire taire le créateur des deux chefs-d’œuvre rangés dans leur écrin sur son bureau. Traditionnellement, les armes de présentation étaient considérées comme l’occasion rêvée pour un artisan de faire étalage de son savoirfaire et de ses talents artistiques. Dès lors, ces deux pistolets auraient dû être finement gravés et, sans aucun doute, incrustés d’or et d’ivoire. Or ils portaient pour toute décoration, serti dans leur crosse, un médaillon orné des canons croisés et du kraken des armoiries que son monarque lui avait accordées avec son titre.
Ahlfryd me connaît mieux que personne, songea La Dent-de-Roche avec un sourire aimable. Il sait ce que je pense des fioritures inutiles.
Mieux encore, se dit-il en baissant le couvercle et en actionnant le fermoir, Haut-Fond savait combien il chérissait les objets fonctionnels et pratiques. Et ces élégants pistolets luisant d’un subtil éclat bleuté possédaient sans conteste ces deux qualités. Leur chien se relevait sans effort avec un agréable « clic ». Leur détente réagissait à la perfection. L’odeur riche de l’huile d’armurerie imprégnait leur écrin tel un parfum subtil. Grâce à leurs deux canons rayés parallèles de calibre un demi-pouce, un amiral estropié tiendrait toujours la vie de quatre hommes entre ses mains, même si son jeu de jambes laissait quelque peu à désirer.
— L’amiral Nylz et le capitaine de vaisseau Shain, amiral, murmura Erayksyn en ouvrant la porte de la cabine pour y faire entrer les visiteurs.
— Merci, Styvyn, dit La Dent-de-Roche.
Il adressa un sourire à ses deux subordonnés tandis que son aide de camp s’éclipsait de nouveau.
— Kohdy, capitaine, asseyez-vous, je vous prie. (Il leur indiqua d’un geste de la main les chaises qui les attendaient.) Pardonnez-moi d’avoir été absent du pont à votre arrivée.
— Inutile de vous excuser, Votre Seigneurie, répondit l’amiral Kohdy Nylz en leurs deux noms.
Ils s’assirent et La Dent-de-Roche sourit encore, de travers cette fois, en regardant là où aurait dû se trouver son mollet droit.
— Comment va votre jambe, amiral ? s’enquit Nylz en suivant le regard de son supérieur.
— Mieux. (La Dent-de-Roche releva les yeux avec un petit haussement d’épaules.) On m’a fabriqué une jambe de bois, mais il reste encore à la fignoler. Il faut trouver le bon angle pour son embout. (Il leva sa jambe tronquée du repose-pieds sur laquelle il l’avait posée et il la plia.) J’ai de la chance d’avoir gardé mon genou, bien sûr. Le moignon cicatrise bien, mais la prothèse me cause quelques irritations. Il paraît (il haussa de nouveau les épaules, avec humour cette fois) que le comte de Mahndyr éprouve des difficultés similaires.
— Il paraît, en effet, dit Nylz sur le même ton.
Le mollet fracassé de La Dent-de-Roche avait été amputé à l’issue de la bataille de l’anse de Darcos, au cours de laquelle le feu de son bâtiment amiral avait coûté sa jambe gauche à Gharth Rahlstahn, comte de Mahndyr, commandant en chef de la Marine d’Émeraude. Le vaisseau de La Dent-de-Roche, la Bourrasque, galion de Sa Majesté, avait encore plus souffert du combat que son amiral, et resterait encore plusieurs quinquaines en cale de radoub.
— Tout bien considéré, je préfère avoir perdu une jambe qu’un bras. Un officier de marine ne consacre guère de temps à la course à pied, de toute façon.
Nylz et Shain partirent d’un rire poli, et La Dent-de-Roche se moqua de leur réaction respectueuse à sa maigre plaisanterie. Enfin, il recouvra son sérieux.
— Alors, dites-moi, qu’est-il donc arrivé au jeune Hywyt ?
— J’ai ici son rapport écrit, amiral, répondit Nylz en ouvrant son encombrante sacoche, d’où il extirpa une fine liasse de papier. Tous les détails de l’affaire y sont exprimés, mais c’est très simple à résumer. Un aviso de l’Église a tenté de passer devant lui pour gagner Eraystor. Voyant cette unité refuser de mettre en panne, le capitaine de croiseur Hywyt lui a adressé un coup de semonce. Dès lors, son commandant a eu la sagesse d’amener son pavillon pour se rendre.
À l’écouter, cela paraît si facile…, songea La Dent-de-Roche. Et ça l’est, en réalité. Bien sûr, les conséquences le seront moins.
— Pas de victime à déplorer ?
— Non, amiral. Pas cette fois.
La Dent-de-Roche fit la grimace en entendant cette précision, mais il n’y trouva aucune objection. Il y aurait bel et bien une prochaine fois, et ses officiers finiraient par tomber sur un capitaine de l’Église intransigeant et obstiné qui refuserait d’amener ses couleurs. Dès lors, les victimes seraient nombreuses.
— Bien, on dirait que Hywyt a agi exactement comme il le fallait. Je déduis de vos propos et de la façon dont vous les avez tenus que vous êtes d’accord avec cette conclusion ?
— Absolument, amiral.
— Comment son équipage a-t-il pris cet arraisonnement ?
— Assez bien, amiral. La plupart de ses hommes semblent être restés assez indifférents. Certains ont même paru déçus de n’avoir pas eu l’occasion de tirer sur le navire du père Rahss. J’ai eu l’impression, en écoutant Hywyt me rendre compte des événements, que l’un de ses officiers montrait moins d’enthousiasme, dirons-nous, face à cette éventualité. Cependant, si son capitaine lui avait ordonné de tirer, il l’aurait fait.
— Parfait, lâcha La Dent-de-Roche non sans s’interroger sur la sincérité de sa propre satisfaction.
Avec un grincement, il fit pivoter son siège vers le large alignement de fenêtres de la poupe du Ravageur pour admirer le bleu étincelant au soleil du miroir panoramique de la baie d’Eraystor. De là où il était assis, il distinguait l’extrémité nord du têtard que formait l’île Longue. Dès que l’Infanterie de marine avait pris ses fortifications, ainsi que celles des îles Ronde et de Callie, les eaux abritées entre leurs côtes avaient été converties en mouillage charisien.
La Dent-de-Roche n’en revenait toujours pas du peu de résistance que leur avaient opposé ces batteries et ces forteresses. Le contingent de fusiliers marins embarqués n’avait permis au colonel Hauwyrd Jynkyn, commandant du détachement d’Infanterie de marine aux ordres de l’amiral, d’aligner que l’équivalent de deux ou trois bataillons. La Dent-de-Roche avait renforcé leurs rangs de marins issus notamment des galères rescapées, dotées d’importants équipages, mais cette force d’invasion s’était révélée très hétéroclite, malgré le soutien de l’artillerie lourde débarquée des galions.
Il était tentant d’éprouver du mépris pour les officiers esméraldiens qui avaient amené leur pavillon dès que Jynkyn les avait sommés de capituler. Cependant, ces fortifications manquaient cruellement de personnel. Elles comptaient assez de canonniers pour repousser une attaque navale, mais trop peu de fantassins pour résister à un assaut terrestre d’envergure. L’ensemble des navires de Nahrmahn ayant été coulés, il n’y avait aucun moyen d’empêcher La Dent-de-Roche de trouver de bons sites où débarquer sans coup férir ses hommes et son artillerie.
En outre, la défaite totale de la Marine d’Émeraude avait porté un rude coup au moral des assiégés, et ce avant même que les premières sections charisiennes aient posé le pied sur l’une de ces îles.
Mais il ne s’était agi là que de simples préliminaires. La plupart des marins et des fantassins de Cayleb étaient déterminés à venir à bout de leurs adversaires d’Émeraude et de la ligue de Corisande. Néanmoins, cela prendrait un certain temps puisqu’il restait à résoudre le léger problème de l’inexistence d’une quelconque armée de terre charisienne. Prendre les casemates bâties sur des îles, condamner les ports principaux à l’aide d’escadres de blocus et annihiler les flottes marchandes de leurs ennemis était une chose, et La Dent-de-Roche ne doutait pas des capacités de la Marine et de l’Infanterie de marine à mener à bien ces missions. De là à envahir un territoire tel que celui d’Émeraude – sans parler de Corisande –, il y avait un pas…
Même si nous arrivons – quand nous y arriverons – à régler leur compte à Nahrmahn et à Hektor, ce ne sera de toute façon qu’un début, songea l’amiral avec morosité. Je me demande combien nous sommes à le comprendre… En ce moment, les Charisiens sont si révoltés par ce que le Groupe des quatre a tenté contre eux que je ne doute pas une seconde que les hommes de Hywyt aient été prêts à tirer sur cet aviso. Mais que se passera-t-il plus tard, quand ils se rendront compte, en leur âme et conscience, que notre véritable ennemi n’est ni Hektor ni Nahrmahn, mais l’Église, avec tout le danger qu’elle représente ?
Aucun amiral, aucun général, aucun souverain ne s’était jamais avisé de cette réalité. Charis était la première. Messire Domynyk Staynair ressentait un frisson de terreur glaciale chaque fois qu’il s’imaginait l’avenir sinistre et inexploré vers lequel son royaume et lui avançaient.
— Hywyt est-il entré en possession des dépêches transportées par cet aviso ? s’enquit-il. (Il haussa les sourcils en entendant le soudain éclat de rire de Nylz.) Ai-je dit quelque chose de drôle ?
L’autre amiral secoua la tête.
— Pas vraiment, Votre Seigneurie, affirma-t-il sans pour autant se départir de son sourire. C’est juste que l’Église va devoir repenser ses procédures. Apparemment, le père Rahss n’était équipé d’aucune serviette, encore moins lestée. Tous les documents dont on lui avait confié la remise étaient enfermés dans un coffre-fort. Boulonné au pont de sa cabine, qui plus est.
— Boulonné au pont ? s’exclama La Dent-de-Roche en clignant des yeux.
Nylz opina du chef.
— De toute évidence, l’Église n’avait jamais imaginé que l’un de ses avisos puisse être intercepté. En élaborant ses procédures de traitement des dépêches, elle s’est davantage inquiétée de la sécurité interne des documents en transit que du risque de les voir tomber aux mains d’un quelconque adversaire. Par conséquent, au lieu de les porter dans un sac lesté, les capitaines les enferment dans leurs quartiers. En outre (il eut un geste d’incrédulité), il faut deux clés pour déverrouiller ce coffre. Le capitaine en a une et l’autre revient à l’écrivain du bord.
La Dent-de-Roche le dévisagea un instant, l’air tout aussi incrédule. Il se demanda combien de temps il faudrait à l’Église pour s’adapter à la nouvelle donne et revoir sa façon de traiter sa correspondance.
— Je suppose que le capitaine de croiseur Hywyt a réussi à récupérer ces deux clés ?
— Il me semble, amiral, l’avoir entendu parler de pieds-debiche, intervint pour la première fois le capitaine de vaisseau Shain avec un sourire féroce. D’après ce qu’il m’a dit lorsque nous attendions l’amiral Nylz, le père Rahss serait parvenu à jeter sa clé par-dessus bord avant l’arrivée des hommes de la Déferlante. J’ignore s’il espérait que cela arrêterait Hywyt, mais il paraît qu’il a failli mourir d’apoplexie quand celui-ci a forcé son coffre. Je crois qu’il s’attendait à moitié à ce que la foudre s’abatte aussitôt sur le sacrilège.
— Il a été déçu, de toute évidence, plaisanta La Dent-de-Roche.
L’amusement de Shain à cette idée ne lui déplaisait pas mais il se demandait si le reste de ses hommes et de ses officiers partageraient la réaction du capitaine de pavillon de Nylz.
— Je vous ai apporté les documents saisis, Votre Seigneurie, dit Nylz en tapotant sa sacoche. J’en ai aussi fait faire plusieurs copies, au cas où. Par malheur, ils m’ont tout l’air d’être codés.
— Rien d’étonnant à cela, je suppose. C’est fâcheux, mais pas étonnant. (Il haussa les épaules.) Nous n’avons plus qu’à les envoyer à Tellesberg. Peut-être le baron de Tonnerre-du-Ressac et ses agents parviendront-ils à les décrypter.
Sinon, je suis sûr que le seijin Merlin en sera capable, ajouta-t-il en son for intérieur.
— Oui, Votre Seigneurie.
— Veuillez transmettre mes compliments au capitaine de croiseur Hywyt pour son bon travail. Ses hommes et lui ont l’air d’avoir le chic pour se trouver toujours au bon endroit et au bon moment quand une part de prise est à gagner, pas vrai ?
— Pour l’instant, en effet, dit Nylz. J’ai reçu quelques demandes de capitaines désireux de se frotter à la station de la Déferlante, cela dit.
— Cela n’a rien à voir avec sa station, grogna Shain, mais avec sa vitesse. En y ajoutant bien sûr le talent réel de Hywyt pour ce sport.
— Qu’il en profite tant qu’il le pourra, dans ce cas, décida La Dent-de-Roche. (Nylz haussa un sourcil et son supérieur sourit.) Je viens de recevoir moi aussi une missive du comte de L’île-de-la-Glotte. Entre autres choses, il me demande de nommer les commandants de nos nouveaux galions. Ce jeune Hywyt m’a tout l’air d’avoir le profil recherché.
.VI.
Palais du prince Nahrmahn II
Eraystor
Principauté d’Émeraude
Le prince Nahrmahn d’Émeraude était très contrarié.
Il y avait plusieurs raisons à cela, à commencer par ce qui était arrivé à sa marine et par la perte du contrôle de la baie d’Eraystor au-delà de la portée de ses batteries côtières. S’y ajoutait le fait qu’il ne puisse pas attendre du roi Cayleb qu’il oublie la tentative d’assassinat ourdie contre lui ni le rôle qu’il y avait joué. Il ne fallait pas non plus négliger la façon dont sa principauté et lui avaient été contraints de devenir des partenaires secondaires – presque des vassaux – de Hektor de Corisande dans le cadre du projet de destruction de Charis fomenté par le Groupe des quatre.
Enfin, bien sûr, la cerise sur le gâteau avait été le délicieux entretien qu’il venait d’avoir avec le délégué archiépiscopal Wyllys.
Debout à la fenêtre de son palais, il admirait la vaste étendue bleue de la baie. La marine marchande d’Émeraude n’avait jamais été très impressionnante par rapport à celle de Charis, et même à celle de Corisande. Pourtant, les appontements étaient noirs de navires de commerce dont les patrons craignaient de prendre la mer, et d’autres encore étaient à l’ancre ou amarrés à un corps-mort, un peu plus loin dans le bassin. Les quais et les cales de l’arsenal, en revanche, étaient presque vides. Neuf galères – l’intégralité de la force navale survivante de Nahrmahn – étaient pitoyablement agglutinées bord à bord, comme pour se réconforter mutuellement.
Deux autres galères mouillaient un peu à l’écart. Nahrmahn considéra d’un regard mauvais les formidables vaisseaux à deux mâts. C’étaient les seuls bâtiments que le duc de Flots-Noirs ait réussi à capturer avant l’annihilation de ses unités par Haarahld et Cayleb de Charis. Il se trouvait qu’elles avaient déjà été ramenées à Eraystor quand l’enfer s’était déchaîné sur sa flotte. Pourtant, Nahrmahn n’attendait pas de ses anciens « alliés » qu’ils croient en la « coïncidence » qui lui avait permis de conserver ces prises.
Nahrmahn avait tenu à examiner personnellement ces navires le jour de leur arrivée. Sans être un officier de marine chevronné, il n’avait eu aucun mal à suivre les explications qu’on lui avait fournies sur l’étrange système de fixation des canons charisiens et les raisons de leur efficacité. Il n’avait trouvé aucun réconfort dans cette faculté de compréhension, surtout quand il s’était avisé que sa proximité géographique avec Charis risquait de faire de lui le premier membre de l’alliance à faire l’objet des prochaines attentions du roi Cayleb. Impression qui venait d’être soulignée par la capture des îles défendant sa capitale…
Il pivota sur ses talons en entendant la porte s’ouvrir. Le chef d’escadre Hainz Zhaztro et Trahvys Ohlsyn, comte de La Combedes-Pins, entrèrent.
Ce dernier était le cousin de Nahrmahn, ainsi que son premier conseiller. Il était l’un des rares courtisans à bénéficier de la confiance du prince. Zhaztro, lui, était le seul commandant d’escadre esméraldien à être revenu de la bataille de l’anse de Darcos. Certaines mauvaises langues nourrissaient des soupçons quant au courage et à la loyauté de Zhaztro parce qu’il était l’officier le plus gradé à être rentré chez lui. À la surprise générale, Nahrmahn ne partageait pas cette méfiance. Il lui avait suffi, en guise de recommandation, de constater que le navire amiral de Zhaztro avait perdu plus de trente pour cent de son équipage et subi des dégâts tels qu’il avait coulé par le fond après avoir réussi à regagner péniblement son port.
— Vous souhaitiez nous voir tous les deux, Mon Prince ? lança La Combe-des-Pins avec une courbette.
Nahrmahn opina du chef.
— Oui, répondit-il avec une concision peu coutumière avant de faire signe aux nouveaux venus de le rejoindre près de la fenêtre.
La Combe-des-Pins et Zhaztro obéirent. Le premier conseiller se demanda si l’officier de marine se rendait compte de combien l’attitude de Nahrmahn avait changé ces dernières quinquaines. Si le comte n’avait pas la berlue, le souverain rondouillard commençait à perdre du poids. Certains observateurs n’auraient sans doute rien vu de surprenant à cela de la part d’un homme occupant la position de Nahrmahn, mais La Combe-des-Pins connaissait son cousin depuis la prime enfance, et rien dans son souvenir ne lui avait jamais coupé l’appétit. Malgré tout, le prince ne donnait pas l’impression de sombrer dans le désespoir. Au contraire, il avait l’air plus concentré, plus énergique que le comte l’avait jamais vu.
— Je viens de recevoir le délégué archiépiscopal Wyllys, apprit le prince à ses deux subordonnés sans quitter le panorama du regard. Il voulait m’exprimer son mécontentement à propos de ce qu’il est advenu hier de son aviso.
La Combe-des-Pins jeta un coup d’œil à Zhaztro, mais celui-ci continua d’observer Nahrmahn avec calme et attention. Le premier conseiller suspectait le flegme du chef d’escadre de n’être pas étranger à l’aura dont il semblait entouré aux yeux du prince.
— J’ai expliqué à Son Excellence, poursuivit Nahrmahn, que c’était le genre d’aléas auxquels il fallait s’attendre quand la marine d’un ennemi contrôlait ses eaux territoriales. Il m’a répondu que ce n’était encore jamais arrivé à un bâtiment de l’Église Mère, ce dont (il adressa un maigre sourire à ses visiteurs) j’avais déjà bien conscience, si étonnant que cela puisse paraître.
Malgré lui, La Combe-des-Pins écarquilla les yeux en découvrant l’ironie mordante de Nahrmahn.
— J’ai une question à vous poser, commandant, poursuivit le prince : Voyez-vous, oui ou non, un moyen de garantir la sécurité des prochains avisos de l’Église qui mettront le cap sur Eraystor ?
— Honnêtement ? Non, Votre Altesse, répondit Zhaztro sans hésiter. Jusqu’à hier, je vous aurais affirmé que les chances étaient au minimum égales de voir les Charisiens laisser les bâtiments battant pavillon du Temple franchir le blocus sans encombre. À vrai dire, j’aurais plutôt parié sur leur indulgence. (Il eut un geste infime des épaules.) De toute évidence, je me serais trompé. Compte tenu de la présence de l’ennemi dans la baie et de sa volonté manifeste de braver le courroux de Sion, je ne vois aucun moyen de l’empêcher de recommencer dès qu’il le souhaitera.
— Je vois, lâcha Nahrmahn, placide.
De fait, s’avisa La Combe-des-Pins, il ne donna aucun signe d’avoir pris ombrage de la franchise dévastatrice de Zhaztro.
— Puis-je me permettre une suggestion, Votre Altesse ? reprit le chef d’escadre.
Nahrmahn lui fit signe de poursuivre.
— Eraystor n’est pas le seul havre d’Émeraude, fit remarquer Zhaztro. Cayleb est loin d’avoir assez de bâtiments pour interdire l’accès à tous les ports de pêche établis le long de nos côtes, comme nous le prouvons déjà quotidiennement. Il existe plusieurs sites où un capitaine hardi devrait être capable de faire escale en toute sécurité en vue d’envoyer ses dépêches à la capitale par voie de terre.
— C’est exactement ce que je me disais, dit Nahrmahn. J’ai même fait part de cette idée au délégué archiépiscopal. Il ne m’a pas semblé très enthousiaste. (Le prince afficha un sourire caustique.) J’ai cru comprendre qu’il trouve incompatible avec la dignité de l’Église que ses messagers « rampent dans l’ombre comme des braconniers cherchant à échapper au garde-chasse », pour reprendre ses termes.
Nahrmahn se faisait de plus en plus pince-sans-rire. La Combedes-Pins se sentit un peu mal à l’aise. La situation de son souverain était déjà assez difficile sans qu’il se mette ouvertement à dos le représentant officiel du Temple en Émeraude.
Et de cette situation dépendait entièrement celle du premier conseiller de la principauté.
— Je suis navré d’apprendre que Son Excellence soit dans cet état d’esprit, dit poliment Zhaztro.
— Je n’en doute pas, commandant, fit Nahrmahn avec un petit rire. Bref ! c’est tout ce que je voulais vous demander. Je ne peux pas dire que votre réponse me surprenne, mais vous n’y êtes pour rien. Auriez-vous l’obligeance de me préparer la liste des sites où de futurs messagers de l’Église pourraient toucher terre, de sorte que je la communique au délégué archiépiscopal d’ici à demain matin ?
— Certainement, Votre Altesse.
Sentant que le moment était venu, Zhaztro s’inclina et s’éclipsa. Nahrmahn regarda la porte se refermer sur lui, puis se tourna vers son cousin.
— Sans être ravi par les conditions qui ont présidé à cette découverte, Trahvys, lâcha-t-il d’un ton presque fantasque, je dois admettre que la déculottée que nous ont infligée Haarahld et Cayleb aura au moins eu le mérite d’attirer mon attention sur un bel officier.
La Combe-des-Pins acquiesça. L’immunité apparente de Zhaztro à l’affliction qui avait atteint la plupart des officiers survivants de la Marine d’Émeraude était remarquable. Le chef d’escadre ne pouvait pas ignorer combien l’horizon était noir pour la principauté. Pourtant, au lieu de se morfondre, il faisait tout pour trouver un moyen de rendre à Charis la monnaie de sa pièce. Comme il venait de le souligner, Cayleb ne disposait pas d’assez de navires pour bloquer l’accès à l’ensemble des ports de l’île. Aussi Zhaztro avait-il investi tous les havres équipés d’un chantier naval pour y transformer des croiseurs légers à gréement de fortune en corsaires rapides. La plupart ne seraient pas davantage que de grandes yoles dotées d’un armement succinct ou des navires marchands convertis à la hâte et encore plus sommairement armés. Aucun ne serait de taille à résister à un quelconque bâtiment de guerre, même dépourvu de la nouvelle artillerie diabolique des Charisiens. Cependant, ils seraient aptes à capturer ou à détruire leurs lourds transporteurs, qui étaient, eux, à peine – voire pas du tout – armés. En outre, l’attaque de la flotte marchande de Cayleb serait sans doute le seul moyen pour Émeraude de faire du mal à celui-ci, ou de lui être à tout le moins désagréable.
Bien sûr, cela ne serait pas d’un grand secours à Nahrmahn au bout du compte.
Il continua de regarder par la fenêtre sans un mot pendant deux ou trois minutes. La Combe-des-Pins savait les yeux du prince braqués sur les triangles grisâtres des voiles brûlées par les éléments des galions charisiens qui glissaient sans hâte à travers la baie d’Eraystor.
— Vous savez, laissa enfin tomber Nahrmahn, plus je pense à la façon dont nous nous sommes fourrés dans ce pétrin, plus cela m’énerve.
Il abandonna son observation des navires de guerre ennemis pour plonger son regard dans celui de son cousin.
— C’était stupide, poursuivit-il en employant le terme le plus profondément réprobateur de son vocabulaire. Même si Haarahld ne s’était pas équipé de ces fichus galions, avec tous leurs nouveaux canons à la noix, ç’aurait tout de même été stupide. Il est évident que Trynair et Clyntahn n’ont jamais pris la peine de découvrir ce qui se passait en Charis, parce qu’ils s’en moquaient. Ils avaient leurs propres intérêts, leurs propres objectifs. Ils ont donc décidé de mettre de côté toute réflexion raisonnée et se sont mis à déplacer leurs pièces à l’aveuglette sur l’échiquier comme de parfaits idiots. Même si tout s’était déroulé comme prévu, cela serait revenu à se servir d’une masse d’arme pour ouvrir un œuf à la coque. En procédant ainsi, ils n’ont fait que pousser Haarahld à écraser tous ceux qui risquaient de lui faire du mal ! Oh ! (il eut un geste d’impatience) nous ne nous doutions pas de ce qu’il préparait avant qu’il nous ait remis nos têtes sur un plateau. J’en conviens volontiers. Mais nous savions au moins qu’il combinait quelque chose, ce que semblait ignorer cet imbécile de Hektor ! Et qui Trynair et Clyntahn ont-ils décidé de soutenir ? Je vous le donne en mille : Hektor !
La Combe-des-Pins opina du chef et Nahrmahn eut l’air un instant d’avoir l’intention de cracher par terre. Enfin, le prince prit une profonde inspiration.
— Mais si c’était stupide, c’était aussi pour une autre raison, Trahvys, dit-il d’une voix beaucoup plus douce, comme s’il craignait d’être entendu par quelqu’un d’autre. C’était stupide parce que le monde entier sait désormais ce qui se passe en réalité dans la tête des membres estimés du Groupe des quatre.
Son regard était devenu très fixe, noir et froid. La Combedes-Pins sentit les muscles de son abdomen se contracter.
— Ce qui se passe dans leur tête, Mon Prince ? lança-t-il avec un luxe de précautions.
— Ils se croient capables d’anéantir qui bon leur semble. Ils ont sifflé… comment Cayleb nous a-t-il appelés, d’après le comte de Thirsk ? Ah ! oui. Ils ont sifflé une meute de « tueurs à gages, de meurtriers et de violeurs » et nous ont ordonné de trancher la gorge de Charis. Ils se fichaient pas mal de ce que cela impliquait, tant pour Charis que pour nous. Ils ont décidé de réduire en cendres tout un royaume et de tuer des milliers de personnes – en faisant appel à moi pour ce faire, que Shan-wei les emporte ! –avec autant de désinvolture que pour choisir le vin qui s’accommoderait le mieux à leur dîner ou pour se prononcer entre le poisson et la volaille en plat principal. Voilà toute l’importance que revêtait à leurs yeux cette décision.
La Combe-des-Pins s’était trompé. Le regard de Nahrmahn n’avait rien de froid. Il se trouvait seulement que la lave incandescente brûlant au fond de ses prunelles dégageait une chaleur telle qu’elle en était presque invisible.
— Nahrmahn…, commença le comte. Les vicaires… Ils peuvent faire tout ce qu’ils…
— Ah bon ? l’interrompit Nahrmahn. (Le prince replet d’Émeraude leva sa main droite et en pointa l’index vers la fenêtre.) Ah bon ? répéta-t-il en désignant les voiles des galions charisiens. N’avez-vous pas l’impression, Trahvys, que leurs projets auraient un tantinet capoté ?
— Si, mais…
— Et ce n’est pas fini, vous verrez.
La voix de Nahrmahn s’était radoucie. Il s’assit sur le banc rembourré de la fenêtre, le dos au mur, les yeux levés vers son échalas de cousin.
— Même compte tenu du seul pouvoir spirituel de l’Église, les chances de survie de Charis restent maigres. Cependant, Cayleb a déjà prouvé que son royaume ne se laisserait pas faire. J’aimerais vivre assez longtemps pour le voir, mais je peux déjà vous dire ceci : il faudra des années à quiconque pour venir à bout des avantages défensifs dont dispose déjà Charis. Même dans leurs pires cauchemars, les quatre vicaires ne se sont jamais imaginés combien il leur en coûtera en navires, en hommes et en or. Des villes brûleront, Trahvys. Il y aura des meurtres, des atrocités, des massacres, des représailles… Je n’arrive pas à me figurer ce qui va se passer. Et pourtant, j’essaie ! Contrairement au Groupe des quatre… Et quand tout sera terminé, il ne restera plus un prince, plus un roi au monde à ignorer que sa couronne dépend non de l’approbation de Dieu, ni même de l’aval de l’Église, mais de la fantaisie d’hommes mesquins, corrompus et stupides, qui se prennent pour les archanges revenus du ciel dans toute leur gloire.
Trahvys Ohlsyn n’avait jamais entendu de tels propos sortir de la bouche du prince. Ils le terrifièrent, et pas seulement à cause de leurs implications pour son propre pouvoir et sa survie. Il savait depuis toujours, même si les alliés et les adversaires de son grassouillet souverain persistaient à le sous-estimer, que Nahrmahn d’Émeraude était un homme d’une intelligence très, très dangereuse. Il semblait que la perspective de sa défaite imminente et de son probable trépas avait abattu une barrière interne, laissant désormais libre cours à une profonde source prophétique.
— Nahrmahn, mesurez vos paroles, je vous en conjure, dit calmement le comte. Vous êtes mon prince, et je vous suivrai partout où vous souhaiterez conduire Émeraude. Cependant, n’oubliez pas ceci : quels que soient leurs travers, les vicaires s’expriment au nom de l’Église Mère et contrôlent le monde entier. En définitive, jamais Charis ne pourra…
— Charis n’en aura pas besoin ! C’est justement ce que j’essaie de vous dire ! Quoi qu’il arrive à Charis, quoi que le Groupe des quatre puisse en penser, ce n’est qu’un début. Même si les vicaires parviennent à écraser complètement Charis, ce ne sera toujours qu’un début. Ils ne font pas la volonté de Dieu, mais la leur, et cela sautera aux yeux de tout le monde, pas seulement aux miens ou à ceux de quelqu’un comme Greyghor Stohnar du Siddarmark. Quand ce sera de notoriété publique, croyez-vous que les autres monarques se croiseront les bras comme si de rien n’était ? Comme si Trynair et Clyntahn n’avaient pas prouvé que plus une couronne, plus une ville ne serait à l’abri du danger si elle se montrait assez inconsciente pour s’attirer la fureur des Quatre ou de quiconque les remplacera au Conseil des vicaires ?
Il secoua lentement la tête, la mine morose.
— S’il est un acquis que l’Église ne peut pas se permettre de perdre, Trahvys, c’est son autorité morale en tant que porte-parole de Dieu, en tant que représentant du Très-Haut parmi Son peuple. (Il ne s’exprimait plus qu’en un filet de voix.) C’est le fondement même de l’unité de Sanctuaire – et du pouvoir de l’Église – depuis le jour de la création. Or les Quatre viennent de se débarrasser de tout cela, comme si c’était si insignifiant, si dérisoire que cela ne méritait pas qu’ils s’y attardent. Mais ils ont eu tort. Ce n’était pas insignifiant. C’était la seule valeur qui aurait pu les sauver. À présent, elle n’est plus. Et ça, Trahvys, ça, ils ne le récupéreront jamais.
.VII.
Villa Breygart
Hanth
Comté de Hanth
Royaume de Charis
— Bougez-vous, bon sang ! Dégagez la rue !
Le colonel Wahlys Zhorj tirait si fort sur le mors de son cheval que celui-ci se mit à tourner en rond. L’officier réagit – de façon très prévisible, selon le capitaine Zhaksyn Maiyr – en raccourcissant encore ses rênes et en se penchant pour frapper du plat de la main l’encolure de la bête.
Messire Wahlys – dont le caractère autoaccordé du titre honorifique n’était pas censé être connu de Maiyr – poussa un grognement et tendit le doigt dans la direction générale du front de mer.
— Je me fous de savoir comment vous allez procéder, capitaine, mais je vous ordonne de dégager cette rue jusqu’aux quais. Exécution !
— Bien, mon colonel, répondit Maiyr d’une voix neutre.
Zhorj le foudroya du regard, puis adressa un signe de tête à son petit groupe d’assistants et repartit au petit galop vers le centre de la ville en laissant son subordonné se débrouiller. Ce qui convenait du reste tout à fait à l’intéressé.
Pourtant, Zhaksyn Maiyr n’avait à se réjouir d’aucun aspect de ce véritable gâchis.
Il tourna à son tour un regard noir vers les cris, la fumée et la pagaille générale qui régnaient dans la rue que Zhorj lui avait commandé de dégager. Il ne savait pas encore comment il allait s’y prendre, mais cela s’annonçait mal. En tout cas, quoi qu’en pense « messire » Wahlys, cela ne changerait rien au problème.
Il n’est pas assez bête pour le croire, songea Maiyr avec colère. C’est juste qu’il n’a pas eu de meilleure idée. Ce qui ne me surprend pas, d’ailleurs.
En vérité, le colonel Zhorj était un officier relativement compétent sur le terrain, doué d’un réel talent pour la gestion logistique d’un escadron de cavalerie, dans les rangs duquel servaient justement les arbalétriers montés de Maiyr. Nul ne savait d’où Zhorj venait à l’origine, mais sa réputation d’homme peu enclin à poser des questions à son employeur l’avait précédé. Depuis deux ans, il commandait les mercenaires de Tahdayo Mahntayl au sein du comté de Hanth.
Et Dieu sait combien il s’est rendu impopulaire… et nous avec ! songea Maiyr avec amertume.
— Très bien, lança-t-il à son maréchal des logis, vous avez entendu le colonel. Si vous avez une idée de génie, le moment est venu de m’en faire part.
— Bien, mon capitaine, répondit avec aigreur le bas-officier, un homme d’expérience aux cheveux gris dont le regard se fit encore plus dur que sa voix lorsqu’il considéra les émeutiers qui s’agitaient dans le dos de son supérieur. Dès qu’il m’en viendra une, vous en serez le premier informé.
— Voilà qui m’aide beaucoup, ironisa Maiyr.
— Pardonnez-moi, mon capitaine, fit le maréchal des logis d’une voix plus maîtrisée. Il se trouve que je ne vois aucun moyen de nous acquitter de cette mission sans rougir le pavé de cette rue. Or il me semblait que nous étions justement censés l’éviter.
— De toute évidence, le colonel vient de revenir sur cet ordre. (L’officier et son subordonné échangèrent des regards éloquents.) Enfin, raisonnables ou non, ce sont nos instructions. Cela étant, j’aimerais autant n’avoir à tuer personne, si possible.
— Bien, mon capitaine.
Le maréchal des logis était manifestement d’accord avec lui, même si Maiyr n’était pas certain que ce soit pour les mêmes raisons. Cet homme savait que le sang appelait le sang, et que nul combat n’était plus cruel qu’une insurrection populaire. Son supérieur, lui, connaissait la réputation de la maison Ahrmahk, et il savait qu’il serait malavisé de donner au roi Cayleb une autre raison de vouloir s’occuper personnellement du cas de Zhaksyn Maiyr.
Par ailleurs, cela le révoltait de tuer des gens pourvus de raisons si légitimes de haïr leur comte.
— La plupart sont mal armés, pensa-t-il tout haut à l’intention du bas-officier.
Après tout, ajouta-t-il à part lui, cela fait deux ans que nous confisquons toutes les armes sur lesquelles nous arrivons à mettre la main.
— Et ils sont tous à pied, reprit-il. Commençons donc par les impressionner. Que la moitié de nos soldats montent en selle. Ils occuperont le milieu de la rue et tâcheront de repousser la foule. Je ne veux aucune victime que nous aurions pu éviter. Dites à nos hommes qu’ils devront viser au-dessus de la tête des émeutiers, à moins qu’euxmêmes nous tirent dessus. Faites en sorte que ce soit bien clair.
— Oui, mon capitaine.
— L’autre moitié des soldats marcheront. Je sais qu’ils se plaindront d’aller au travail à pied, mais la populace risque de s’éparpiller dans les ruelles et les entrepôts. Il faudra être en mesure de lui courir après, du moins assez longtemps pour veiller à ce qu’elle ne revienne pas. Dites à nos hommes de s’équiper de leurs bâtons. Je ne veux voir personne manier une arme tranchante, sauf en cas de légitime défense.
— Bien, mon capitaine.
Les « bâtons » en question étaient de lourds morceaux de bois dur et bien sec d’une longueur de trois pieds et demi. Ils n’avaient rien de coupant, mais restaient capables de briser un os ou de fracasser un crâne sans effort. Malgré tout, Maiyr espérait que les insurgés comprendraient que ses hommes et lui faisaient leur possible pour éviter un bain de sang.
Même si l’issue de l’affrontement ne faisait guère de doute.
— Nous chargerons tout au long de la rue en direction du port. Que les caporaux s’assurent qu’il ne reste plus personne dans les bâtiments de part et d’autre de la voie. Leurs occupants reviendront dès que nous serons passés, mais veillons à mettre toutes les chances de notre côté.
— Bien. Comme vous voudrez, mon capitaine.
Le maréchal des logis était à l’évidence ravi de laisser Maiyr prendre toute la responsabilité de l’assaut à venir. En ce qui le concernait, les ordres n’avaient pas à être logiques tant qu’il existait une possibilité correcte de les mener à bien.
— Parfait, maréchal des logis, soupira Maiyr. En selle !
Tahdayo Mahntayl, qui serait un mois plus tard comte de Hanth depuis deux ans, se tenait sur l’un des balcons de la villa Breygart en compagnie de messire Styv Walkyr, ses prunelles fulminantes braquées sur la fumée et le tumulte qui s’élevaient entre eux et le front de mer de Hanth. La baie de Margaret, vaste échancrure pénétrant au cœur de la presqu’île du même nom, s’étendait aussi loin que portait le regard au-delà des quais et des entrepôts. Les éléments s’y déchaînaient parfois avec une violence rare mais, ce jour-là, les eaux étaient beaucoup plus calmes que les rues de Hanth.
— Qu’ils soient maudits ! éructa Mahntayl. Cette fois, ils vont voir de quel bois je me chauffe !
Walkyr se mordit la langue avec fermeté. Le « comte » n’était à l’évidence pas parvenu à discipliner ses sujets au bout de deux ans. Ce qui pouvait lui laisser croire qu’il y arriverait au cours des deux prochains jours échappait à son interlocuteur.
— Mais pour qui se prennent-ils ? poursuivit Mahntayl. Tout est la faute de ce salopard de Cayleb !
— Eh bien, dit Walkyr d’un ton aussi raisonnable que possible, ce n’est pas si étonnant que cela, si ? Enfin, vous savez combien ils ont dû avoir du mal à avaler la décision forcée par l’Église en votre faveur.
— Qu’entendez-vous par « forcée » ? gronda Mahntayl. J’avais le meilleur dossier !
Il fut encore plus difficile à Walkyr de tenir sa langue. En vérité, comme le savait sûrement Mahntayl au fond de lui, ses arguments étaient aussi spécieux que messire Hauwerd Breygart et ses partisans l’avaient toujours soutenu. Walkyr ignorait d’où venait la correspondance censée prouver la validité de sa prétention au comté de Hanth, mais il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’un faux. La décision prise par l’Église après l’encaissement d’un pot-de-vin suffisant de la part de Nahrmahn d’Émeraude et de Hektor de Corisande n’y changeait rien.
Apparemment, Mahntayl s’était pourtant mis à se bercer d’illusions. Pendant des années, comme le savait pertinemment Walkyr, le prétendu « comte de Hanth » n’avait rien espéré de plus que de se montrer assez insupportable pour que Breygart – voire Haarahld de Charis – décide de le soudoyer pour le faire renoncer à ses revendications et ainsi se débarrasser de lui. Or, contre toute attente, l’Église s’était soudain prononcée en faveur de son dossier manifestement frauduleux. Il avait alors vu ses horizons s’élargir d’un seul coup. Cela faisait désormais dix-neuf mois qu’il était établi à Hanth et il n’avait aucune intention d’abandonner son titre. Titre dont il n’était à vrai dire même plus disposé à reconnaître l’illégitimité.
Hélas pour lui, se dit Walkyr, ses chers sujets – et Cayleb Ahrmahk –ne sont pas tout àfait d’accord avec lui sur ce point de détail. Et si Tahdayo avait encore le bon sens que Dieu a donné à un tigre-lézard, il aurait déjà saisi l’offre de Cayleb et embarqué sur un navire rapide à destination de n’importe où ailleurs.
» C’est ce que je devrais faire, moi aussi, quoi qu’il décide d’entreprendre en définitive.
— Je voulais seulement dire, lâcha-t-il avec douceur en se demandant quel instinct rebelle et chevaleresque le faisait rester à Hanth pour aider Mahntayl à sauver sa peau, que Haarahld et Cayleb ont très mal pris l’éviction de Breygart. Nous le savions tous les deux, Tahdayo. Bien sûr, maintenant qu’il est à couteaux tirés avec l’Église, Cayleb n’a plus aucune raison de tergiverser à propos d’un problème concernant son territoire. Par ailleurs, tous les navires d’Émeraude et de Corisande étant pour l’essentiel au fond de l’eau ou amarrés à Tellesberg, personne ne sera en mesure de se dresser devant lui.
— Alors, selon vous, après tout ce chemin, je devrais me contenter de filer la queue entre les jambes ? fulmina Mahntayl.
— Je préfère y voir une façon de sauver ce qui peut encore l’être, maintenant que la chance a tourné. S’il existe un moyen pour vous de résister à la flotte de Cayleb et à son infanterie de marine, je ne le connais pas.
— Monseigneur Mylz jure que l’Église nous protégera.
Au vu de son expression, même Mahntayl se savait peu convaincant, songea Walkyr. L’évêque Mylz Halcom était l’un des quatre prélats dépendant de l’archevêché de Charis qui avaient résisté à l’injonction de Tellesberg d’approuver l’élévation de Maikel Staynair à l’archiépiscopat. Son diocèse comprenait Hanth et la plupart des comtés et des baronnies situés le long de la côte orientale de la baie. Il nourrissait très clairement l’espoir d’établir en Terre de Margaret une sorte de citadelle pour ce qu’il tenait à appeler la « vraie Église », et ce jusqu’à ce que le Conseil des vicaires lui vienne en aide.
Ce qui prouve qu’il délire autant que Tahdayo, pensa Walkyr. Sinon plus.
— Je ne doute pas de la sincérité de monseigneur Mylz, dit-il à voix haute. (Après tout, il aurait été malvenu de traiter de cinglé un évêque de l’Église Mère, même – ou peut-être surtout – s’il l’était.) Cependant, quels que soient ses intentions et ses espoirs, je crains qu’il ne saisisse pas bien la gravité de la situation, Tahdayo.
— Selon vous, Cayleb pourrait défier le Seigneur en toute impunité ?
— Je n’ai jamais dit ça, répondit patiemment Walkyr. Je me suis contenté de souligner la gravité –bien réelle –de la situation. Monseigneur Mylz a-t-il caché une armée quelque part ? Dispose-t-il des marins et des navires de guerre indispensables pour nous défendre contre la Marine royale de Charis et l’ensemble du royaume ? Parce que sinon, dans l’immédiat, la réponse est : « Oui », Cayleb peut défier l’Église de Dieu.
Mais ce n’est tout de même pas la même chose que se mettre à dos le Tout-Puissant, si ?
— Il est hors de question que je m’enfuie comme un roquet battu ! Je suis le comte de Hanth ! S’il le faut, je peux encore mourir en comte !
Mahntayl tourna les talons et quitta en trombe le balcon pour regagner l’abri de la villa Breygart.
Walkyr le regarda s’éloigner, puis se retourna vers la fumée qui montait du quartier des entrepôts. Ses informateurs lui avaient indiqué que le noyau en diminution de loyalistes acquis à la cause de Mahntayl avait déjà perdu le contrôle de La Tourmont et de Kiarys, deux des villes principales en dehors de Hanth, capitale du comté. Les renseignements reçus de Zhorjville lui donnaient à croire que la situation n’était pas meilleure là-bas. Pis encore, les deux cités tombées de source sûre étaient adossées aux monts Hanth, et La Tourmont gardait l’entrée du seul col franchissable conduisant au comté de Lochair, sur la baie de Howell. Par conséquent, la meilleure voie de retraite par la terre était d’ores et déjà coupée. Sans oublier que Cayleb disposait ainsi, lui, d’un nouvel itinéraire d’invasion…
Je me fiche de ce que s’imaginent monseigneur Mylz et les Templistes, se dit Walkyr, morose. Quelle que soit l’issue de cet affrontement, la rébellion de Cayleb par rapport à l’Église est un fait établi en Charis. D’ailleurs, très franchement, après ces deux années passées par Tahdayo à presser jusqu’au jus les habitants de « son » comté, le peuple sera prêt à s’allier à Shan-ivei elle-même si cela permet de le virer de la villa Breygart à coups de sabot !
Walkyr ne savait pas comment se terminerait la tempête qui soufflait sur Sanctuaire. Il ignorait même si elle prendrait fin un jour. Mais il y avait une chose dont il était certain : quoi qu’il advienne, quand ce serait terminé, Tahdayo Mahntayl ne serait plus le comte de Hanth.
Et Tahdayo le sait, au fond de lui, qu’il soit prêt à l’admettre ou non.
Il crut voir la fumée s’épaissir et entendit plusieurs coups de feu. À l’évidence, quelques mousquets à mèche avaient échappé aux cavaliers du colonel Zhorj et venaient de sortir de leur cachette. Cela ne suffirait pas pour reprendre Hanth à son actuelle administration – du moins pas ce jour-là –, mais l’ultimatum qu’avait donné Cayleb à Mahntayl approchait de son terme. À vrai dire, il ne restait plus que deux quinquaines.
Que Tahdayo finisse par se soumettre ou non à l’autorité du roi, je ne serai plus là quand son temps sera écoulé. Cayleb préfère manifestement lui laisser une chance de s’enfuir plutôt que de risquer de nombreuses victimes –surtout civiles –si le « comte » décide de se battre. Mais s’il refuse la proposition du roi, celui-ci viendra à Hanth et le chassera de la villa Breygart comme un malpropre. Ce faisant, il veillera en outre à le raccourcir de quelques pouces. Et le même sort m’attend sans doute si je m’attarde trop.
Il secoua la tête qu’il avait encore et se demanda ce qui pouvait bien le faire hésiter. Ce n’était pas comme s’il avait jamais vu en Tahdayo davantage qu’un moyen de gagner un peu d’argent. Malgré tout, il était à son côté depuis près de sept ans, et cela comptait plus pour lui qu’il se l’imaginait.
Quel imbécile tu fais ! se morigéna-t-il.
Enfin, il lui restait encore une bonne quinquaine pour faire entendre raison au « comte » de Hanth. Par ailleurs, il avait été assez prévoyant pour confier aux bons soins de banquiers desnariens une partie du butin que Mahntayl et lui avaient extorqué à Hanth. S’il devait s’enfuir seul, il disposerait d’un pécule suffisant pour le tenir à l’abri du besoin pour le restant de ses jours. Lesquels seraient beaucoup plus nombreux s’il prenait à temps la poudre d’escampette.
Peut-être parviendrai-je à le convaincre que Sion finira par lui rendre son titre. D’ailleurs, il représenterait un atout considérable pour le Temple en tant que prétendant… non, pas prétendant… en tant que comte légitime de Hanth. Surtout si la raison de son éviction n’avait rien à voir avec la haine que lui vouent ses chers sujets mais plutôt avec sa persécution au nom de sa loyauté inébranlable à l’Église Mère.
Il pinça les lèvres d’un air songeur. C’était une idée très séduisante. En outre, qu’il existe une possibilité pour que Mahntayl reste reconnu en tant que comte de Hanth et reçoive le soutien dû à son titre suffirait peut-être à le convaincre que l’heure était venue de lever le camp.
Par ailleurs, si l’Église choisit d’appuyer ses prétentions, je devrais réussir à persuader le Groupe des quatre qu’il serait bon de maintenir à son côté quelqu’un d’apte à le contrôler. Moyennant finance, bien entendu.